
recherche dansée et documentaire | en cours
Longtemps, j’ai habité la banlieue. Mon premier souvenir est un souvenir de banlieue. Dans les confins de ma mémoire, un train de banlieue passe, comme dans un film.
La mémoire et les films se remplissent d’objets qu’on ne pourra jamais plus appréhender. […] La vie dans le futur est déjà un passé, et le présent a un éternel goût d’attente. L’ennui est le principal agent d’érosion des paysages pauvres. Les châteaux de l’enfance s’éloignent, les adultes reviennent dans leur cour d’école comme à la récréation, puis le trains les emportent.
Maurice Pialat, L’amour existe, 1960
Je crois que pour se reconnaitre un chez-soi, une terre dont on vient, il faut des paysages, des images qui s’ouvrent dans la mémoire, ancrent le corps dans un environnement dont il se sent faire partie.
J’ai grandi dans une banlieue résidentielle aux sols de goudron et sans arbres, sans cafés ni centre-ville.
En urbanisme, on dit de cette zone géographique qu’elle est un « territoire servant ». Son identité a été aspirée par les besoins de la capitale.
Son paysage est strié de grands axes de transports verticaux – la Seine avec ses péniches, la nationale 7 et l’autoroute du Sud, les lignes de train. Ces tranchées, aménagées pour les allers-retours rapides, séparent les habitants d’une rive à l’autre, comme avant seul le fleuve en avait la prérogative naturelle. Elles servent à acheminer les ressources – alimentaires, logistiques, humaines – vers la ville qui concentre les pouvoirs.
Le long de ces frontières parallèles, il y a encore l'aéroport d’Orly, d’où décolle un avion toutes les 1 minute et demi, le marché de Rungis, où arrivent les vivres de tout le pays, et l’incinérateur d’Ivry, où brûlent les déchets de tout Paris, et qui souffle ses deux fumées grises au-dessus de l’ancienne ceintures rouge ouvrière, vers les banlieues précaires de l’Est.
Pendant longtemps, je n’ai pas ressenti de sentiment d’appartenance à ce lieu dont je viens. Je cherchais à appartenir ailleurs et je suis partie. Quand je suis rentrée, je me suis demandée où c’était chez moi. Ni Paris ni la banlieue dortoir, le paysage que j’ai reconnu, c’est un trajet aller-retour en RER.
Depuis que je m'emploie à danser depuis ce lieu, ma pratique commence par un rituel : je marche en rond, sur la périphérie d'un cercle. C'est devenu un refuge pour ma danse, en même temps qu'un principe de continuité. Comme un bruit de fond, le bourdonnement d’un train en marche.
Dans mes danses de marche en rond, je me sens pareil que dans ce train de chez moi qui ne va nulle-part, qui boucle sur lui-même, comme pour dire le vide de sa terre sans terre, ni peuple, ni musiques, ni danses.
Depuis la force centrifuge de ce cercle perpétuel, je cherche les gestes d'un idiome chorégraphique imaginaire, qui ferait de l’intervalle du round-trip en train de banlieue le lieu d’un chez-soi réinventé, une géographie fictive mais familière.
so much depends
upon
a harmonica
played in a
stilled train
while drunks are
noisy.
Steve Roden, 365x433
(365 jours x 4:33 min.)







round-trip geographies practice – (3) Archie's oracle (improvisation de recherche)
« Et une fois que nous arrêtons d’essayer de prouver, à celleux qui croient bon de faire bouillir le monde, que nous sommes suffisamment malin·es et capables de sentiments, que nous reste-t-il à faire ?
Je t’aime dans ta version la plue nue, la moins commercialisable, la plus quotidienne.
Quand je suis avec toi, je me souviens que nous n’avons pas suivi une ligne droite. Je me souviens que le mouvement rond. »
Alexis Pauline Gumbs, non-noyées