
Les cueillettes c'est comme ça que j'appelle un journal de danses et d'étude, qui passe par une pratique de collecte de mots et d'images. J'en partage une partie ici.
les cueillettes d'avant :
> 2025
28 août
Aujourd’hui, depuis quelques jours, ici il pleut.
J’ai l’impression que ça fait cent jours que le soleil crame tout.
L’herbe devant ma fenêtre est toute jaune.
(J’ai de la chance d’avoir de l’herbe devant ma fenêtre).
Je l’imagine recouverte de neige.
L’herbe a la couleur de l’herbe quand on frotte sous la neige.
J’ai l’impression qu’il n’y aura pas d’automne.
Que l’été lui a volé ses couleurs
– mais l’été sait pas bien faire l’automne.
Je guette cependant :
il y a toujours un printemps quelque part.

25 août
Les mots d’Antoine :
« j’ai de l'empathie pour tout
c'est un mauvais quart d'heure
dans un monde en feu »
merci.

cueillette de mai caniculaire chez une amie
15 août
« Au bout d'un moment on s'arrête et on s'assied par terre. On ne parle pas. On écoute les bruits.
[...]
On se rend compte avec ce bourdonnement qu'il y a là un monde différent duquel il n'est pas possible de faire partie. »

« Au bout d'un moment on s'arrête et on s'assied par terre. On ne parle pas. On écoute les bruits. Il y a des vols d'insectes saccadés tout près. Quand ils ont fini on entend du silence puis un bourdonnement continu et qu'on dirait lointain. On se rend compte que c'est le bruit fait par tous les insectes qui sont en train de voler à ce moment-là, que c'est un bruit très fort qui ne peut pas se confondre avec le bruit des gens qui sont dans les champs. On se rend compte avec ce bourdonnement qu'il y a là un monde différent duquel il n'est pas possible de faire partie. On se frotte les oreilles parce que le bourdonnement devient de plus en plus insistant de plus en plus continu on arrive à le percevoir comme une stridence unique et insupportable, on finit par se demander s'il ne vient pas de soi, on se bouche les oreilles même, mais quand on enlève les doigts il ne s'est pas relâché. De temps en temps une grosse mouche ou une abeille ou un frelon se posent tout près, ça fait alors un bruit mécanique un ronronnement particulier à l'origine précise puis ça retourne à l'autre bruit, au grand bruit de fond, ça s'y perd. On a l'impression d'entendre quelquefois les pas de quelqu'un qui s'approche, on se tasse contre la terre, on sent son cœur battre contre les genoux qu'on tient collés à la poitrine. Une musaraigne ou un rat passe et c'est fini. On attend au milieu des blés que le soleil descende. »
toujours Monique Wittig, L’opoponax, 1964
14 août
les ailes de papillons sont des plumes, des écailles et des tulles.
(les images sont de Pollinis)






« Nicole Marre est assise en ayant le papillon dans ses mains qu'elle tient fermées. Elle arrive à le saisir, à le laisser passer, à les ouvrir à peine. Elle lui tient le corps d'une main, de l'autre elle applique une des ailes sur son genou, elle l'essuie, cette aile, doucement, jusqu'à ce qu'elle n'ait plus de couleur, les ronds disparaissent les premiers c'est comme de la poudre qu'il a collée sur les ailes, puis le fond et finalement on voit que l'aile du papillon laisse passer la lumière, elle ressemble à une feuille d'arbre qu'on regarde par transparence à cause des nervures. Le papillon s'est débattu des deux ailes puis d'une seule maintenant il ne bouge plus, peut-être que Nicole Marre lui a donné un coup sur la tête sans faire exprès, en tout cas maintenant elle s'occupe de l'autre aile et le papillon est moche comme tout. Alors Nicole Marre lui arrache une aile, puis l'autre, le corps tombe par terre, Nicole Marre essaie de faire comme avec les feuilles de marronnier quand on tire du bout des doigts ce qu'il y a de matière entre les nervures et qu'on obtient un squelette de feuille mais ça ne marche pas parce que la membrane de l'aile de papillon se casse en petits fragments qui font de la poussière. »
un petit bout du plus beau roman que j’ai lu depuis longtemps : L’opoponax, de Monique Wittig, 1964
edit du 28 août : Le conseil constitutionnel a validé, avec la « loi d’urgence agricole », la réintroduction des néonicotinoïdes, le nom compliqué d’un poison qui tuent les faiseurs de printemps. Il n’y a qu’un seul moyen pourtant de sortir du cycle de l’urgence : cesser de la créer, prendre soin, remplacer la pensée du rendement par celle de l’abondance.
13 août
Vu ce jour, partagé par Cee :

Vu le même jour, partagé par François Durif :
« Avec les mots, on peut tout dire. On peut mentir tout son saoul, mais on ne peut pas mentir lorsqu'on recrée une expérience. Comme disait La Rochefoucauld: ‘Pourquoi parlez-vous tant ? Qu'avez-vous à cacher ?’ »
Louise Bourgeois, Destruction du père, Reconstruction du père, entretien, 1992
En ce moment, le travail se passe manifestement dans l’aller-retour entre les mots et le silence.
Les mots, leurs trous et leurs débords.
11 août
à ‘Vénus’, ‘Divine Mère’ :
Si les temps revenaient, les temps qui sont venus !
– Car l'Homme a fini ! l'Homme a joué tous les rôles !
Au grand jour, fatigué de briser des idoles
Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux,
Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux !
L'Idéal, la pensée invincible, éternelle,
Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle,
Montera, montera, brûlera sous son front !
Et quand tu le verras sonder tout l'horizon,
Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,
Tu viendras lui donner la Rédemption sainte !
– Splendide, radieuse, au sein des grandes mers
Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers
L'Amour infini dans un infini sourire !
Le Monde vibrera comme une immense lyre
Dans le frémissement d'un immense baiser:
– Le Monde a soif d'amour : tu viendras l'apaiser.
Arthur Rimbaud, « Soleil et chair », III, 1870
10 août (1)
A. m’a offert à lire cet article du Monde diplo ce matin. Je suis heureuse de lire un appel à une mobilisation matérialiste dans le secteur artistique, qui debunk l’indigence de ses éléments de langage et jolies postures morales.
Je reste sur ma fin quand même. J’aurais aimé savoir ce que l’autrice avait derrière la tête quand elle réclame une bataille culturelle « sèchement politique et sociale » ? À quelles transformations profondes doit-elle prétendre ? On parle d’abolir l’idéologie de marché et la pénurie organisée qui régit nos conditions d’existence, celles de nos œuvres et celles des gens à qui on les adresse.
*
Ça me rappelle une parole de Maguy Marin (citée dans mes cueillettes de mars 2025) qui nous incitait, en 2022, à s’inspirer :
« des pratiques de tout bords qui luttent contre cette dépendance et s'inquiètent de l'assujettissement de leurs activités aux pouvoirs financiers et institutionnels ».
Elle finissait sur :
« il nous faut engager un rapport de force qui nous rende la maîtrise de nos productions avec des effets concrets sur nos propres conditions de vie, et sur celles de ceux auxquels nous nous adressons. »
*
Ça m’a rappelé aussi une récente publication du chorégraphe Christophe Bellanger qui, observant de loin la flottée de tribunes en provenance d’Avignon appelant à la « solidarité » du secteur, a eu la générosité de formuler ce que vivent la majorité des compagnies et travailleur·euses de la scène en étant à la racine de la chaîne de production, et au bout de l’arbre hiérarchique : précarisation, infantilisation et sur-responsabilisation, lutte pour exister, parfois pure et simple disparition.
Et Maguy disait :
« Parlons-nous ! Il est urgent de dépasser l'étape de la solidarité pour rétablir le rôle polémique si riche de nos collaborations. »
*
Je m’arrête sur ces mots de Christophe Bellanger :
« Une politique culturelle véritablement démocratique devrait favoriser la coopération, la transparence, la collégialité et le renouvellement des regards ».
Si on les prend un par un, qu’on les épluche et qu’on se demande ce que ça voudrait dire concrètement d’exiger ça, on s’attèle sérieusement à la « refondation » à laquelle il appelle. Quelques exemples : exigence de transparence des comptes des structures, collégialité de la programmation, tirages et roulement (plutôt que sélection compétitive), fédération des équipes artistiques (actuellement atomisées), fonctionnement en archipel et pôles de travail. Ce genre de choses pourraient être les fondements matériels d’une « bataille culturelle sèchement [abondamment] politique et sociale ».
*
Si vous voulez, ceci pourrait être un appel à la réflexion collective entre travailleur·euses de la scène.
Je vous mets là les extraits que je retiens de l’article du Monde diplo et du texte de Christophe Bellanger. J’aimerais vous les lire à haute voix, qu’on soit ensemble autour d’une table ronde avec de bonnes victuailles, et qu’on s’en parle.
Evelyne Pieller, Le Monde Diplomatique, août 2026
« La bataille culturelle, telle que la pratique la gauche d’aujourd’hui, de tribunes en déclarations, c’est-à-dire menée par et pour la culture, ne vise pas la constitution d’une conscience de classe au service d’un projet révolutionnaire. Elle est revendiquée d’abord et avant tout pour dénoncer l’extrême droite, les forces réactionnaires, s’y opposer, sauver « la démocratie ». C’est assurément plus consensuel. C’est aussi un peu vague. Car, concrètement, ça veut dire quoi, à part le contraire du fascisme ? Et pourquoi la « culture » serait-elle, intrinsèquement, par essence, antifasciste ? […]
À l’extrême droite, la culture, faut d’abord que ça plaise au bon peuple. Celui qui paie ses impôts. Et merci d’éviter la propagande gauchiste, on est là pour se distraire. Ce qui n’empêche pas de s’enrichir l’esprit. Exemple magistral, et de surcroît magnifiquement payant, le Puy du Fou. Quand M. Philippe de Villiers déploie ses petites boutiques et ses tableaux vivants, il mène aussi une campagne idéologique : le culturel, ça peut rapporter, tous terrains.
À gauche, ou apparenté, on trouve aussi comme un penchant à vouloir que la culture justifie son
existence et ses financements. D’une façon ou d’une autre, il faut que ça serve. […] La culture, c’est extra, et c’est démocratique. Grand thème. Inusable. Inattaquable. Conception utilitariste, inévitable, quel que soit le camp : qui soutiendra que la culture est neutre ? Tout dépend de ce qu’il en est de son « utilité ». […]
En résumé, la culture porte des valeurs inestimables. Antifascistes par nature. Notamment parce qu’elle ouvre à l’autre. Parce qu’elle contribue à l’émancipation — oui, mais comment, mais de quoi ? Pour autant qu’on sache, il y a eu une culture nazie. […] Cela n’est pas sans renvoyer à d’autres questions, plus précises et donc embarrassantes. Au nom de quoi subventionner, par exemple ? Du bon contenu ? De ce qui contribue à légitimer ces normes ? […]
Légitimons donc : par la participation, par la fréquentation, par la mise en avant d’une autre « culture », moins « bourgeoise » sans doute… Le populisme de gauche, tout à son idéal de démocratisation magique, assez proche d’un mépris compatissant, est-il vraiment plus démocratique que le populisme de droite, extrême ou non ? En quoi consiste précisément la différence entre les deux ? N’est-ce pas, toujours, l’idéologie du marché qui gagne, fût-elle coquettement progressiste ? […]
Et ne parlons pas de profit, c’est un mot grossier. […]
Convergence du néolibéralisme, du néopopulisme, du consumérisme, de l’obscurantisme : naguère, n’évoquait-on pas la convergence des luttes ? Car c’est une même puissance d’aliénation et d’exploitation qui touche non seulement les imaginaires, mais jusqu’aux existences, des artistes comme des ouvriers. La bataille culturelle ne peut qu’être sèchement politique et sociale : à défaut, et quand bien même ce peut être fugacement utile (et toujours à recommencer), elle pourra ne mener qu’à des actions corporatistes, et ne produire in fine que sentimentalement, moralement, vertueusement un soutien à la démocratie libérale. »
Christophe Bellanger, publication du 20 juillet 2026
« À Avignon, les prises de parole se répondent, les inquiétudes s'expriment, les appels à l'unité se font entendre. [...]
Je regarde celles et ceux qui découvrent aujourd'hui la violence d'une crise que tant de compagnies indépendantes traversent depuis des années. J'écoute les appels à la solidarité avec un mélange de tristesse, de colère et d'espoir. Car si cette mobilisation est indispensable, elle ne pourra être sincère que si elle accepte enfin de regarder en face ce que notre secteur s'est longtemps refusé à voir. [...]
Lorsque les compagnies indépendantes ont commencé à s'effondrer, je n'ai pas entendu beaucoup de voix s'élever. Lorsque les créations étaient annulées, les résidences supprimées, les tournées amputées, les équipes réduites, les artistes contraints de quitter leur métier, où était cette mobilisation collective ? [...]
Nous avons écrit. Nous avons demandé des rendez-vous. Nous avons envoyé nos projets. Nous avons invité. Nous avons proposé de dialoguer. Le plus souvent, nous avons reçu le silence. Pas un refus argumenté. Pas un échange. Le silence. À force, il devient un langage politique. [...]
Vos maisons se sont peu à peu refermées sur elles-mêmes. Elles programment souvent les mêmes artistes, les mêmes réseaux, les mêmes esthétiques. Pour les compagnies indépendantes, et plus encore lorsque nous créons loin des métropoles culturelles, l'accès à ces institutions ressemble désormais moins à une rencontre artistique qu'à une improbable autorisation d'exister. Ne nous demandez donc pas aujourd'hui de découvrir avec vous une catastrophe que nous habitons depuis des années. [...]
Car cette crise n'est pas née avec les arbitrages budgétaires de 2026. Elle est le résultat d'une lente érosion du tissu indépendant, observée sans véritable réaction collective. […] Et pendant ce temps, nous entendions sans cesse parler d'innovation, d'émergence, de diversité. [...]
Je voudrais également poser une question que notre milieu évite avec une remarquable efficacité : celle du partage des ressources. D'un côté, des établissements bénéficiant d'équipes permanentes, d'outils de production, de budgets consolidés et d'une sécurité institutionnelle. De l'autre, des centaines de compagnies qui avancent leurs propres fonds, travaillent trop souvent sans salaire, repoussent leurs rémunérations, portent seules les risques administratifs, financiers et humains de la création. [...]
Nous produisons une part considérable de la vitalité artistique de ce pays. Sans les compagnies indépendantes, il n'y aurait pas de renouvellement des écritures chorégraphiques. Sans elles, il n'y aurait pas cette présence quotidienne de l'art dans les écoles, les hôpitaux, les villages, les quartiers, les territoires éloignés des grandes scènes. Nous ne sommes pas la périphérie du spectacle vivant. Nous en sommes le terreau. [...]
Je veux néanmoins remercier celles et ceux qui, malgré les contraintes, continuent d'ouvrir leurs portes, de partager le risque, de produire autrement, de faire confiance à des artistes qui ne disposent pas déjà d'une reconnaissance institutionnelle. [Iels] rappellent que le service public peut encore être un espace de courage plutôt qu'un espace de reproduction. [...]
Depuis des décennies, les décisions essentielles – reconnaissance, financement, diffusion, légitimation – descendent d'un petit nombre d'instances et de responsables, selon une logique où le pouvoir circule davantage du sommet vers la base que de manière transversale entre les acteurs du secteur. Cette organisation a […] installé une concentration du pouvoir qui laisse trop peu de place à la diversité des parcours, à l'émergence et à la contradiction. [...]
Une politique culturelle véritablement démocratique devrait favoriser la coopération, la transparence, la collégialité et le renouvellement des regards. […] La danse contemporaine nous a appris […] que la richesse naît de la circulation, de la rencontre, du frottement des singularités, de l'intelligence collective. Il est peut-être temps que nos politiques culturelles s'inspirent enfin de ce que les artistes inventent depuis des décennies sur les plateaux. [...]
Défendre le service public de la culture, ce n'est pas seulement défendre ses budgets. C'est aussi avoir l'exigence de le transformer lorsqu'il ne répond plus pleinement à ses propres valeurs. J'espère que cette crise sera l'occasion de cette refondation. […] C’est à cette condition que notre solidarité retrouvera tout son sens. »
10 août (2)
Tout ceci étant dit, je reste une danseuse à l’esprit lutin. Je chéris ma « naïveté », comme un homme doomer a une fois appelé ma force vive. Il ne s’agirait pas non plus de s’empeser de leur prétendue « lucidité ».
« L’idiotie est une alternative vraie aux problèmes et aux déclinaisons sans fin de l'intelligence, elle permet de piger, de com-prendre, elle est un mind-opener. La lucidité et la culture finissent par empêcher de croire […]. Ce n'est pas parce qu'on est un gaga-yogi qu'on n'est pas sérieux. Et ce n'est pas non plus parce qu'on rit et qu'on aspire à la légèreté qu'on a perdu la gravité des choses. »
mini-extrait d’un essai de Pierre Tillman sur Robert Filliou,
vu dans un plus-long-extrait cité sur son instagram par François Durif (merci)
10 août (3)
elle dit le fond du travail du moment.
tout le reste ne pourrait avoir lieu sans ça.
l’âtre du pouvoir est dans le soin.

5 août (1)
« Et, s’il déplaît aux messieurs bien pensants de nous voir abandonner, pour entrer dans la bataille, le rôle obscur que nous ont assigné les préjugés séculaires, qu’ils s’en prennent à ceux-là seuls qui nous imposent une telle attitude, à tous les fondateurs de dogmes, à tous les faiseurs de lois, artisans de la misère et de l’esclavage […].
Quand nos droits seront reconnus, nous cesserons de revendiquer. Quand nous n’aurons plus rien à réclamer, nous nous tairons ; mais pas avant.
Ce sont les rois — a-t-on dit — qui font les révolutions. »
Nelly Roussel, autrice
dans L’action, 2 septembre 1905
5 août (2)
En réalité, Nelly Roussel écrit « et de l’esclavage féminin ». J’ai pris la licence de retirer l’adjectif parce que ce texte me parle au-delà. Je crois d’ailleurs ne pas tant trahir sa pensée, si je me réfère à sa définition du féminisme, qui est peut-être la mieux formulée que je connaisse, universaliste, abstraite du genre, révolutionnaire, et dont voici un extrait :
(c'est moi qui souligne)
« L’expérience nous a appris qu’il n’y a pas de concorde possible entre le maître et l’esclave. Tant qu’une partie quelconque de l’humanité prétendra dominer l’autre, et se croira des droits sur elle,… la tyrannie sera inévitable et la révolte sera légitime.
Nous n’approuvons pas plus la gynécocratie […] que la société férocement masculiniste d’aujourd’hui.
Le « féminisme » — répétons-le sans cesse — proclame l’équivalence naturelle et demande l’égalité sociale des deux facteurs du genre humain.
[…] On nous dit encore que la femme est, en raison de sa nature même, inapte à certaines fonctions. Peu nous importe. Nous ne prétendons pas obliger toutes les femmes à faire telle ou telle chose. Nous réclamons seulement pour elles la liberté de choisir, estimant que tout être humain sait mieux que personne ce qui lui convient à lui-même. Nous ne connaissons pas la Femme, vague abstraction. Nous voyons autour de nous des femmes, créatures concrètes, d’aptitudes, de goûts, de tendances, de tempérament très divers. Et sans méconnaître les différences entre les sexes, nous voulons que l’on tienne compte des différences, non moins grandes, entre les individus.
Le féminisme est une doctrine de bonheur individuel et d’intérêt général. Il veut, pour chaque unité, le droit et les moyens de vivre sa vie complète, de s’épanouir intégralement dans toute sa personnalité, de se faire une place au soleil ; et il veut, pour la Société, le concours actif et ouvert de toutes les forces, de toutes les initiatives, de toutes les ressources humaines.
Le féminisme est, encore, une doctrine de justice. Il aspire à l’équilibre entre les devoirs et les droits, les compensations et les peines. Il se refuse à admettre qu’une créature puisse à la fois être mineure et majeure — mineure quant à ses droits, majeure quant à ses fautes […].
Le féminisme est, enfin, une doctrine d’harmonie. Il rêve le couple humain, uni par l’esprit et le cœur — et non plus seulement par les sens et surtout par l’intérêt — composé de deux unités ‘également conscientes et libres, se respectant, se conseillant, se soutenant mutuellement; et côte à côte, la main dans la main, sans hiérarchie, sans jalousie, marchant toujours vers plus d’amour, plus de lumière, plus de beauté !… »
L’Almanach Féministe, 1906
à ma Cee
cueillette de juillet
Makiko Furuichi
Le vent, la vague, l'étoile

Makiko Furuichi

Makiko Furuichi

Makiko Furuichi


que le bruit des rives
couvre le bruit des bottes

18 juillet
Cette année, j’avais besoin de parler et j’ai peu écrit pour les cueillettes. Beaucoup de mots sont partis dans l’oral. Ils avaient besoin d’être déversés. Maintenant la parole est plus calme : les points s’y invitent, et le silence. J’aimerais pouvoir recueillir ces creux aussi.
7 juillet
Un verre sur la table
Plein de ce que fait l'aube
Aux hommes vides
Mais tu mens car même le vide tu ne le sens plus
Comment ressentir à nouveau les bords
Intérieurs
De son corps - recommencer
À jouer
Comme un enfant dans la glaise
De son propre corps
Tu fermes les yeux et respires la peau de ta main
De très loin monte l'odeur d'une terre
Que tu connaîtras un jour
Alexandre Gouttard, Hopital SF, 13

6 juillet
Ce que je n’écris jamais, c’est que l’écriture n’est pas fiable – mais on le sait. L’écriture ne contient pas ce qui ne passe pas par elle, ce qui la déborde – ni ce qu’elle permet une fois que ce qui est exprimé par elle a été déposé en elle.
cueillette de juin
l'explorateur en habits

ailé d'or

encore une porte

la suspension

le bonheur

l'éblouissement

8 juin

4 juin
note sur la recherche en cours
Il y a mes carnets.
Il y a mes danses.
Il y a ma voix qui lit mes carnets.
Tout ça ne sont que des tentatives, des bouts d’un processus sans objectif.
C’est ça qu’il faut montrer.
C’est ce que j’ai commencer à faire avec les cueillettes. Mais je voudrais tenter plus de collages.
Il y a cette intuition que la recherche parle de collage. Danse. Texte. Images. Studio. Quotidien. Sons.
C’est difficile à montrer justement parce que c’est du processus. Une forme d’expression brute.
C’est ce que j’aime le plus. Mais on a souvent envie de le cacher. C’est difficile à exposer cette brutalité de soi.
C’est là qu’intervient le montage. Le choix. De ce qu’on garde pour soi, ce qu’on laisse voir, ce qu’on tisse ensemble.
Le truc difficile c’est de pas se regarder faire. On y revient. Pourtant, tout est mise en scène.
« Dès que ça commence à tenir à peu près debout, une inquiétude vous saisit. On a l’impression que si ça s’approche de quelque chose, il n’y aura plus rien après et qu’il faut déséquilibrer l’ensemble par un détail qui secoue. »
toujours Alain Cavalier, dans L'avant-scène d'avril 1995
3 juin
Hier soir avec A, on a vu Irène de Alain Cavalier. C’est moi qui voulais voir un film d’Alain Cavalier. J’étais dans un mood très bas et j’avais l’intuition que seul un film d’Alain Cavalier conviendrait à mon état. Que ça allait me parler de moi mais avec une forme préhensile. Je n’avais pourtant jamais vu un de ses films. Ça m’apparaissait comme un manque à moi-même très dommageable.
C’est A. qui a choisi le film. C’est drôle qu’il ait choisi Irène. On savait pas de quoi ça parlait. Le film déplie peu à peu, l’air de rien, une énigme : qu’est-il arrivé à Irene ? Avant l’accident de voiture ? Avant la tentative de suicide ? Avant de se prostituer un soir pour tenter de provoquer la colère d’Alain ? Avant de se sentir constamment nulle et responsable de tout ce qui lui arrive ? Avant qu’elle ne demande à Alain de l’humilier sexuellement ? Avant qu’elle ne quitte Lyon où Alain dit qu’elle vivait en cage chez son père paranoïaque, qui dormait avec un revolver sous son oreiller ? Son père qui a dit quand elle est morte “mais qu’est ce que j’ai fait au bon dieu ? mais qu’est ce que je lui a fait ?” répète Alain. C’est drôle quand même qu’on a regardé ce film pile ce soir, pile après une longue discussion qui parlait de la même chose tue, qu’Alain n’a jamais sue, qu’il ne peut que chercher dans sa mémoire d’Irène. Si elle savait comme il lui rend justice en ne parlant que vrai, en parlant de ce “secret qu’elle ne pouvait pas…”
« J’en suis arrivé peu à peu à ne filmer qu’au plus près de mon expérience. Aujourd’hui je sais qu’un homme est fait de peu de matière, donc je filme avec peu de moyens. J’ai abandonné tout luxe. Le cinéma est devenu pauvre, je l’ai suivi. »
« Fabriquer un cinéma immédiat sorti tout fraîchement du fond de soi et auquel la raison et l’intelligence n’ont pas encore coupé les ailes. Filmer d’un trait, sans ratures. »
« Je ne peux pas tourner des films avec l’idée que j’agis sur le monde car on y verrait inscrit le fait que j’ai voulu changer le cours des choses, ce qui serait prétentieux. Que mes films fassent frémir une eau dormante à l’intérieur d’un cœur, ça je le souhaite. »
extraits de L’Avant-Scène cinéma Alain Cavalier, Filmer des visages, 440-441, mars-avril 1995
31 mai
poèmes d'enfants, classe de CE1 à Bruyère-le-Châtel :
(La liberté, c'est comme)
[...]
Un soleil qui se perd dans un trou
qui chante.
Lilou
L'aigle royal
L'aigle royal qui lance des balles
En haut, de son château,
Il fait la guerre aux mouettes
Pour les manger en entier
Avec ses griffes qui filent
dans leur poitrine
Du sang coulant, qui pend,
Que cette maltraitance s'arrête
Aujourd'hui à jamais.
Mathis


28 mai
portail liminal

4 mai
en mai, j'ai seulement retenu cette œuvre éblouissante de Rei Nato, partagée par Maya (merci)

22 avril
Ce matin, je réécoutais un audio sur mon téléphone, une conversation avec Clémence, une danseuse de mon âge, enregistrée cet été dans la montagne où elle vit avec un collectif d’amix. On s’enregistrait parce qu’on s’entrainait à restituer les conversations qu’on avait eues ensemble pendant cette semaine de rencontres entre artistes de la scène, pour la nuit de la radio qui devait la clore. On voulait restituer nos propos mais aussi le ton libre, les doutes, les silences, la manière dont la pensée avance ainsi à deux.
Du coup, à chaque itération, ça nous faisait créer une nouvelle conversation, qui entrait dans la mémoire de ce qu’il y avait à restituer. Ça ressemble pas mal à mon processus de travail pour les géographies rondes : une manière de créer en superposant des couches de performance improvisées à partir de la mémoire des précédentes.
Ceci est notre dernière « répétition » avant la nuit de la radio.
F – Tu sais Clémence, après ton atelier de danse improvisée, on avait discuté toutes les deux et tu m'avais dit un truc qui m'avait marquée, parce que je partage ça : « J’aimerais bien pouvoir être au clair quand je dis ce que je fais à quelqu'un dans un covoit. » Et maintenant, je me demande : pourquoi c'est aussi important pour nous de pouvoir répondre clairement à la question ‘qu'est-ce qu'on fait comme métier ?’
C – Hmm…
F – Pourquoi ça peut pas rester diffus ou vague ? Et qu'est-ce qui qu'est-ce qui se joue dans le fait de pouvoir en parler de manière claire et assurée ?
C – Bah… la première chose qui me vient là déjà : j'ai l'impression que si on en parle pas bien, c'est que ça peut être diffus ou vague pour nous-mêmes… Du coup, tu peux vite être face au vertige... les questions existentielles peuvent venir très vite.
F – De pourquoi est-ce qu'on fait ça ?
C – De pourquoi est-ce qu'on fait ça ouais.
F – Est-ce que, derrière, ce qui se joue c'est qu'en fait on est pas complètement à l'aise avec le fait d'avoir cette place-là ?
C – De pas savoir ?
F – Ouais, qu'on se dit : ah mais en fait j’suis un peu le saltimbanque de service…
C – Ah… ! … Mais moi je me sens pas du tout saltimbanque de service.
F – Moi non plus.
C – Ah ouais. … Non je me sens… Au contraire plutôt. J’ai l'impression que si j’étais reconnue saltimbanque de service, la fonction dans la société est hyper identifiée. Là c'est plus par moments… Mais c'est très contextuel ! Par exemple, quand j'ai chorégraphié une pièce, de passer vachement de temps sur l'ordi à chercher des financements, de passer tout un tas d'heures de travail en studio à créer quelque chose qui va jouer une fois ou deux fois... et du coup de me demander – et j'ai l'impression que c'est partagé par d'autres artistes, plus moins jeune d'ailleurs – : mais quel sens ça a, en fait, de dépenser tant d'énergie ?
Mais parce que tu places le moment de l'œuvre, de la représentation, comme le moment où il se passe quelque chose ou qui est important. Et j'ai l'impression que, justement, pouvoir saisir : qu'est-ce qui est important à toutes les étapes de ce processus – ou même à un instant T, qui serait pas une étape de quelque chose – qu'est-ce qui se joue à cet instant-là : qu'est-ce que tu fais ? qu'est-ce que tu mets en jeu ? pourquoi tu continues ? se le réapproprier ça, j'ai l'impression que ça permet de… mieux se relier à la pratique. Et de pouvoir mieux la mieux la partager.
Et aussi, potentiellement, d’imaginer des nouveaux contextes qui seraient pas le chemin un peu ‘autoroute’. De pas hiérarchiser les différents ‘moments de danse’ du coup. Et de pouvoir mieux l'inscrire collectivement. Moi j'aimerais bien que… – d'ailleurs, c'est un peu le cas ici – ...que des gens dont c'est pas la pratique, pouvoir leur partager ça de manière plus… simple : que ce soit moins sur le côté.
F – Mm.
C – J'ai l'impression que, dans les danses traditionnelles, dans des formes différentes, c'est présent. Mais c'est vrai, qu'avec la danse contemporaine ou l’impro, c'est quand même très…
F – Mais ça c'est deux choses différentes parce que y’a : les pratiques qu'on partage (donc quand il y a un rapport de participation), et quand on crée la chorégraphie. Et en musique, par exemple, c'est très clair : t’es compositeur / compositrice, tu partages ta musique, les gens peuvent l'écouter – c'est pas tellement une question. Étrangement y’a plus de questions avec la chorégraphie. Tu vois, après l'atelier, tu me disais :
« Moi c’est des questions que je me suis posées en arrivant ici, dans la Roya, c'est très rural, tout le monde fait des métiers qui sont liés à la subsistance, et toi t'arrives, t’es chorégraphe. Tu te demandes : quelle est ma monnaie d'échange avec ces gens qui peuvent s'échanger très concrètement des légumes, de la construction… ? »
Et ça, c’est c'est une question qui est assez centrale parce que… c'est étonnant, je trouve, qu'on se pose cette question… Enfin, je sais pas si c'est étonnant mais c'est symptomatique qu'on se pose cette question en tant que chorégraphes. Ça me paraît beaucoup plus évident pour un musicien par exemple. Le rôle de la musique dans nos sociétés, il est très évident. Personne dirait qu'un musicien n'a rien à échanger. … On se dit pas qu'on a rien à échanger. Mais…
C – Mais c'est pas des retours que j'ai eus… j’ai plutôt senti de la curiosité pour ce qu'on faisait. C’est pour ça aussi que ça m'a donné envie de penser à des formes que je partage avec les gens d'ici – parce que, justement, il y a de la curiosité. Pas : ‘Arrêtez, ce que vous faites ne sert à rien’ – j’ai jamais entendu ça.
F – Non.
C – Je pense que c'est peut-être pour ça que la question de l'atelier, c'était au sujet des pratiques improvisées. Parce que je crois que je me questionne vraiment sur ce qui joue... dans ma relation à la danse en fait. Et que quand j'entends 'chorégraphie', pour moi il y a… (parce que c'est le travail que je connais, et je pense que mon parcours avec l'improvisation est très différent de toi) – Quand j'entends 'chorégraphie', j'entends aussi, du coup : 'sujet', 'thématique', 'œuvre' ; quelle est la parole, le discours politique qui accompagne la chorégraphie ? Qu'est-ce que tu mets en scène en fait ? Tu vois ? En tant que 'objet' dans la société, elle vient raconter quelque chose… du monde quoi.
F – Ouais.
C – Et quand je me questionne sur la pratique de l'improvisation, en fait je me questionne peut-être davantage sur… : avec les outils de la danse, qu'est-ce qui est mis en jeu physiquement, avec le corps, dans un rapport à l'espace, dans un rapport à la temporalité, de manière physique et très concrète ?
Et même si dans des performances qui seraient improvisées, tu peux avoir une thématique qui porte les images poétiques qui vont émerger de ta performance, j’ai l'impression que c'est même pas vraiment ça le… Enfin moi ce qui m'intéressait de questionner, c'était : une fois qu'on a enlevé tout discours, qu'est-ce qui reste ? Comme quand tu vas, je sais pas, appuyer sur do sur la note de piano, ça va jouer do, et que si tu fais do ré mi fa sol la, tu vas raconter un truc, mais en appuyant sur do, c'est quoi qui se passe là ?
F – Pour moi la chorégraphie c'est juste le fait d'écrire la danse, et qu'elle soit écrite de quelconque manière, qu'elle soit préécrite avant, qu'elle soit improvisée sur le moment, les deux… c'est de la chorégraphie. – Mais je pense que ce que tu dis là, c'est parce que la sphère chorégraphique de la ''''danse contemporaine'''' – qu'on fait avec des résidences et toussa et toussa, qu'on fait des dossiers de subventions machin-truc – a été reliée au théâtre. Et c'est ça qui fait qu'on l'associe à du discours ou de la thématique, mais moi je conçois plus notre pratique comme quelque chose de musical, comme de la musique.
C – Mm.
F – Donc c'est marrant que tu refasses le lien avec le piano parce que c’est… Pour moi ce qu'on fait est beaucoup plus lié à ce que fait un musicien avec son instrument.
C – Mm-mm.
F – Et du coup… la seule réponse que j'ai trouvée, pour le moment, à ‘pourquoi je fais ce que je fais’, c'est juste de le faire ; et je me dis que les réponses, elles viennent en faisant. Parce que tu trouves une forme, et puis une autre, et puis une autre, et puis ces formes finalement, elles s'incarnent dans quelque chose qui devient partageable, et qu’en le partageant tu touches ton endroit – qui est peut-être très personnel en fait – de comment tu… comment tu te relis, comment tu relis ce que tu fais aux autres, et qu'est-ce que ça fait ? qu'est-ce que "ce que tu fais" fait… au monde ? – pour le dire simplement.
{rires}
F – Et que c'est un truc qui se passe dans le sensible finalement. C'est pour ça que je me pose la question de : dans quelle mesure on a besoin de savoir en parler réellement ? … Je pense que c'est confortable de savoir en parler, mais que c'est pas forcément nécessaire. Si la nécessité elle est dans le travail, et qu'elle peut être partagée, ça crée une évidence. Pour moi et pour les personnes qui reçoivent.
{silence}
{rires}
C – Banger.
conversation créée et enregistrée le 16 août 2025
14 avril
Je relis des notes sur Meredith Monk (chanteuse-performeuse américaine de aujourd'hui 84 ans), qui disait :
« Si vous êtes attentif-ves, si vous êtes gentil-le avec vous-même, les choses viennent à vous. »
Être gentille avec soi-même, parfois c’est ralentir, adoucir, permettre aux choses d’advenir. Et parfois, être gentille avec soi-même, c’est agir malgré ce que ça coûte, pour se donner ce qu’on ne s’autorise pas à se donner, ce qu’on nous empêche de nous donner, ce qu’on est conditionnée à ne pas se donner, et qu’il est juste d’avoir.
(gratitude pour mes muses de l’action qui soigne, gurls-copaines-oreilles-diseuses-de-justice, votre intransigeance à vivre profond et ample inspire la mienne que je vous donne en retour)
12 avril
J’écoute un album du saxophoniste Darius Jones que m’a envoyé Lô. La première chanson s’appelle "Figure no. 2". Ça fait partie de ces œuvres qui touchent tout de suite quelque chose de l’enfance, de la pratique de l’enfance.
C’est une ritournelle, une courte phrase, répétée, répétée, répétée, qui se suffit et se redemande à elle-même, à chaque silence. Elle me rappelle les petits airs que je cherche en chantonnant. Quand un air apparaît, un et complet, je le répète, et cherche, pour jouer, comment je peux le prendre différemment sans le changer. Jouer à être sur la crête de l’air. Si je le prends un peu plus sec, rapide ici, allongé là, avec un délai, si je me mets en retard exprès, si je pousse la voix un peu à côté pour attraper cette note, et peut être je rate et ma voix déraille un peu, comment je la rattrape.
Ce sax me fait l’effet des enfants qui reprennent en boucle le même parcours d’équilibriste, sur la même rambarde connue par cœur, pour le plaisir de chercher toutes les façons de ne pas tomber.
9 avril
Cette nuit, j’entendais Aurèle qui parlait avec d’autres gens de la famille dans la pièce d’à côté. Je me suis dit : ah ça fait longtemps que je l’ai pas vu, il faut que j’aille le voir. À ce moment-là, je ne pouvais pas aller dans la pièce d’à côté, j’étais occupée à autre chose, dormir semblait-il. Au réveil, dans l’entre-sommeil, je m’en suis voulue. Il était parti et je n’étais pas allée le voir. J’ai mis du temps à me souvenir qu’il est parti là où je ne peux plus jamais aller le voir.
Petite, je passais beaucoup de temps dans un monde que j’inventais, un jeu secret entre meilleures amies. On était des sœurs-fées orphelines qui cherchaient leurs parents. On avait des photos de nous que, si on sautait dedans, on arrivait dans un espace infini bleu profond, où trois portails emmènent dans le passé, le futur ou de retour au présent. On allait très souvent dans le passé, enquêter sur la disparition de nos parents. C’était le seul moyen d’être en contact avec eux. Mais on ne pouvait pas changer le cours des choses. On ne pouvait que l’observer, depuis notre corps du passé, avec une conscience du présent. On finissait toujours par perdre leur piste. Le mystère persistait. On ne pouvait pas les retrouver sinon c’était la fin du jeu, la fin du monde.
Le sommeil ressemble aux mondes que j’inventais petite, où il est toujours possible de croiser les morts. Le retour au temps de la vie courante, c’est retourner à vivre normalement avec leur absence, nous ensemble dans le monde et nos farces pour rire dedans.
23 mars

Antoine Giard, La résidence continue
C’est difficile de garder le degré de discrétion qui nous semble juste sans se cacher ni reproduire les vitrines faciles qui transforment le vivant en statues.
La ‘résidence continue’ d’Antoine, pour moi, c’est le lieu d’une petite poésie, avec pile le bon degré d'implication et de détachement, pour que ça prenne sans tout figer. C’est très précieux que ça existe. Si vous passez par là, allez faire un tour…
« Je travaille sur le théâtre parce qu’il est la meilleure possibilité de mettre les choses à la dimension du corps, du sang, de la sueur, de l’aura, du muscle qui dit sa part du monde à voix basse. »
Sony Labou Tansi, metteur en scène, cité par Olivier Neveux dans Contre le théâtre politique, pour sa défense du 'Petit' ou « l’univers dans les mains d’un boulanger ».
22 mars
Dimanche soir. Je digère la semaine de danse avec Loïc Touzé et d’autres danseur·euses très inspirant·es. Demain je vais danser au studio et je me demande ce que je vais y faire. Mâ ne sera pas là et on ne pourra pas pratiquer notre duo danse-batterie. Je pourrais danser avec un enregistrement de la dernière fois et la mémoire de notre relation. J’ai aussi envie de voir ce que ça pourrait être une danse en rond voyante. La voyance en danse c’est qu’on a travaillé avec Loïc. C’est difficile d’expliquer ce que c’est sans le faire. En gros, la danse est pratiquée comme un médium pour voir ce qui sinon est le plus souvent invisible. Ça donne une sorte d’aura au lieu et une vibrance au moment.
Le dernier jour avec Loïc et les autres, on a fait des danses oraculaires. C’est tout un protocole de participation où on joue à faire l’oracle par la danse d’une requérante qui pose une question au groupe. C’est drôle parce que je me rends compte que mon premier personnage des géographies rondes est un oracle laissé pour compte. Il a l’air seul, et bien sûr ne l’est pas.
Loïc a dit : « Ne vous inquiétez pas de la technique. Si vous vous demandez encore, vous avez toustes largement assez de technique. Il y a autre chose à faire. »
Ça m’a fait du bien parce que ça recouvre ce que je pense et que j’ai du mal à écouter en toute circonstance. Il y a autre chose à faire que s’assurer que tu sais faire. La même recouvrance que quand j’ai vu ce très beau et si simple spectacle de Yu-Hsuan Chiu, Journal du PCT II, à Marseille, et Ça quand même de Maguy Marin et Denis Mariotte à Créteil. Il suffit de quelques gestes qui courbent le temps au parfait timing. Des gestes de danse, de lumière, de décor, de son. Parfois des gestes d’adresse et de langue. Et qui ne minaudent pas. Qui viennent d’une grande virtuosité, celle de faire en sachant faire : ne pas savoir faire.
À la fin, Loïc nous demandait à chacun·e avec quoi on repartait. J’ai dit : je repars avec beaucoup de joie, beaucoup de soleil, de rencontres, et le savoir que l’oubli est le lieu d’émergence de ce qui doit émerger. On dansait en même temps.
round-trip geographies practice – (3) Archie's oracle
une improvisation de novembre. c'est au travail.
Et si nous nous nous trouvons abîmé·es, par les luttes que nous avons encore besoin de mener, souvenons-nous que nos corps reliés portent déjà l’utopie.
5 mars
On m’a demandé : est ce que danser, chorégraphier, faire de la recherche, ce n’est pas aussi une forme de militance ?
C’est sûr que, vue l’énergie et la patience que ça demande de juste faire ça, il y a de la lutte et de la résistance là-dedans… Clairement on se fout que ça existe cet espace-là (quand je dis on, je ne parle pas des gens, je parle du pouvoir). Mais je ne dirais pas que c’est de la militance quand même, c’est autre chose… de l’occupation, une manière d’occuper cet endroit improductif qu’on voudrait bien voir disparaître.
1er mars
« Et voilà comment se dispose l’expérience égalitaire : par la capacité de l’œuvre à toucher une personne. […] Un jour, on ignore pourquoi, peut-être la veille ou le lendemain y aurait-elle été insensible, mais un jour, devant elle quelque chose existe qui ne ressemble à rien, rien de ce qu’elle croyait être l’art ou la vie, à rien de ce qu’elle avait imaginé, et voilà que se défait le partage entre le permis, le promis, le possible, le pensable. Parfois, sinon souvent, on n’y comprend rien. Se perçoit seulement une liberté jusqu’ici insoupçonnée, une façon de recomposer l’espace, d’habiter le temps, de convoquer les couleurs ou les volumes, de dire certains mots, de les marier, de jouer en toute impunité, d’être seul·e très ensemble. On n’avait pas idée de tout cela. »
Olivier Neveux, Contre le théâtre politique, 2019
En lisant ça je me dis que la raison de ma dévotion à ce qu’on dit ‘artistique’ est simple, et qu’il n’y a pas lieu de chercher d’autre justification utilitaire.
En fait, l’art a sauvé mon désir de vie. Il y avait dedans ce qui me manquait : la liberté d’imaginer un monde, une vérité intime, la possibilité du trouble, l’émerveillement, le mouvement de la pensée. Et tout ça était accessible, partagé. Émis pour moi par un autre être, qui ne savait même pas que j’existais. Qui m’offrait, depuis la dévotion de son égoïsme, cet acte obscur tellement plus généreux qu’un amour jaloux, me donnait à la vie sans contrepartie.
ajout du 7 mars
Alexis Pauline Gumbs, dans non-noyées, parle des baleines à bec qui échappent aux regards des scientifiques :
« Quel parfait exemple, élégant et minutieux, d’une vie pleinement vécue.
Et tout mon amour va vers toi qui sais préserver tes mystères. Vers toi que l’empire des binarités n’arrivera jamais à définir. Vers vous toustes qui aimez avec une profondeur qui dépasse la reconnaissance, alimente la liberté plutôt que la lisibilité, donne valeur à la vie plutôt qu’à la possibilité d’être comprise. Merci. Merci de m’aimer sans même savoir qui je peux bien être sur cette Terre. »
25 février
« Et une fois que nous arrêtons d’essayer de prouver, à celleux qui croient bon de faire bouillir le monde, que nous sommes suffisamment malin·es et capables de sentiments, que nous reste-t-il à faire ?
Je t’aime dans ta version la plue nue, la moins commercialisable, la plus quotidienne.
Quand je suis avec toi, je me souviens que nous n’avons pas suivi une ligne droite. Je me souviens que le mouvement rond. »
Alexis Pauline Gumbs (traduite par Mabeuko Oberty, Myriam Rabah-Konaté et Rose B.) non-noyées, 7e méditation « sois présent·e »
à A.
round-trip geographies practice – (2) La lavandera
la lavandière. elle est folle, dit-on, quand on la voit passer boitante dans la rame. elle a tué les fils de son ventre, dit-on. répudié son mari et les sacrifices commis pour lui sous le nom qu'elle héritait de ses ancêtres, outrepassé son beau-père et volé l'extase d'or qu'il tenait craintivement cachée au jour de ses enfants.
elle pleure avec les rivières qu'elle brasse. elle deuille et s'exclame, inondant la toison légendaire qu’elle a fait sienne contre toute adversité. maudite. elle a brisé le cycle. elle fait mine de rien et prend son train, chantonnant pour ignorer les racontards.
24 février
Vu La Commune de Peter Watkins. On devrait montrer ce film à l’école (envers tout programme). Il dure 3h et 3h. Ça a l’air long mais ça ne l’est vraiment pas. Ça demande ce temps. C’est une vraie-fausse reconstitution de la Commune de Paris dans des hangars, filmée par un média télé parachuté en 1871, auquel les acteur·ices finissent par donner leur avis et parler depuis aujourd’hui. On y montre comment les femmes organisent la lutte, et le rôle des Algérien·nes dont le pays au même moment est insurgé contre la colonisation française. (Je ne me souviens pas qu'on m'ait parlé de ça dans mes cours d'histoire sur la Commune....) Dans la 2e partie du film, le faux-journaliste, qui leur colle le micro sous le bec, les presse : Et vous, vous auriez fait quoi à leur place ?
À la fin, adultes et enfants sont aligné·es devant les murs du hangar. On entend : « En joue ! Feu ! Recharchez ! » et les tirs de mitraille pendant 10 minutes. On lit des cartons qui exposent les faits du massacre, les injustices éhontées d’un gouvernement bourgeois, féodaliste et colonial, qui utilisera la répression de cette révolution pour imposer, par la force et la désinformation (déjà), son ordre injuste. « En joue ! Feu ! Recharchez ! » Qui osera encore parler de bavure ? La caméra dévisage celles et ceux qui ont parlé en leur nom propre, victimes du capitalisme mondialisé et bénéficiaires d’un pays impérial, un an avant le 21e siècle, au moment où se tourne le film. Ils et elles ont l’air aussi défaits que leur personnage. L’un d’eux entame et chante : « Aimons-nous, et si nous pouvons nous unir pour boire à la ron-on-de, que le canon se taise ou gronde, buvons ! à l’indépendance du mon-on-de. »
C’est long, le temps avant la mise à mort. Leur corps ne sont plus en lutte. Il y a une sorte de calme. On voit leurs yeux dans la caméra. Ils nous disent des choses, et rien en même temps. J’ai le temps de me demander ce que j’aurais pensé à leur place. J’aurais aimé avoir le courage d’aimer si fort. Dans la peur, serrer des mains amies où toujours j'ai trouvé la confiance, et répéter comme une folle : je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime. Tout est bientôt fini.
« Je ne crois plus qu'en un petit brin d'herbe, ressuscité au milieu des pavés
Toi tu l'arraches avec tes bulldozers, roi de l'or, esclave de l'or
Toi tu l'enterres avec tes quatre hivers, fils de la mort et père de la mort
Moi je te hais depuis le fond des âges, mais quand même dans mon désespoir
Je t’aimerais toujours bien davantage que toi tu n’aimes, sous ton parasol noir… »
Brigitte Fontaine
Aujourd’hui au parc, le lac artificiel était en crue. Les canards, les oies et un ragondin prenaient leur aise sur les bords habituellement occupées par le béton et les sentiers humains. L’air saturait de signaux. Les oiseaux préparaient le printemps. Le ciel participait. J’ai vu la beauté. Je veux m’en souvenir.

round-trip geographies practice – (1) Archie's anger
Oracle manqué, Archie ressasse sa fureur parmi la foule qui va et vient.
C'est l'heure de pointe : les trains les emporte.
–
merci à Ma, Jo, bb-Sa, et à la Minoterie, pour le généreux accueil (sept. 2025)
23 février
Alexis Pauline Gumbs, non-noyées, leçons féministes noires apprise auprès des mammifères marines, 4e méditation "collabore" :
« Et si tous nos sentiments d’avoir échoué au sein de nos familles [trop petites] n’étaient pas des échecs, mais une leçon destinée à nous apprendre les nouvelles structures qui nous permettront de prendre soin les un·es des autres ?
Ce à quoi je m’engage dans cette vie, et toutes les vies qui me seront données, c’est à (…) apprendre rigoureusement à collaborer avec grâce et à me retirer quand c’est à ton tour de faire tes preuves. Je m’engage à plonger en profondeur pour trouver les nourritures qui nous illumineront du dedans. (…) Nous apprenons tout juste que cela est possible : l’amour à une échelle où nous pouvons survivre. »
à Cee
22 février
Alexis Pauline Gumbs, non-noyées, leçons féministes noires apprise auprès des mammifères marines, 4e méditation "pratique" :
« Quels sont les moyens évolutifs par lesquels nous devenons ce que nous pratiquons ? Comment pouvons-nous naviguer dans des environnements oppressifs avec des pratiques qui construiront les fondements de nos communautés, de nos résistances et de nos modes de vie plein d’amour ? (…)
Dans une eau toujours en mouvement, avoir une nageoire dorsale assure l’équilibre et l’autonomie ; elle t’offre le soutien nécessaire pour effectuer les virages rapides que tu pourrais avoir besoin de prendre. (…)
Je marche, je m’assois, et je bouge dans un monde qui sans cesse étire à l’excès certaines parties de moi et en comprime d’autres. Ma colonne vertébrale réalise quotidiennement le travail délicat de me maintenir entière (…). J’ai pensé à la manière dont le moindre espace qui sépare nos vertèbres contient à la fois l’histoire d’un pincement et d’une respiration. J’ai pensé à combien il me reste encore à grandir. Et bien que je n’ai pas le luxe d’avoir des siècles devant moi, j’ai bien de l’envergure. »
Lô m’a dit quelque chose comme ça : Toi, même avec les pieds dans la boue tu aurais l’air de ne pas être crottée. J’ai pas mal lutté contre cet élancement : il me paraissait passé de mode. Je regarde des solos de Catherine Diverrès et des extraits de Mazurca Fogo de Pina Bausch. Je me reconnais dans l’élégance de leur énergie explosive. Ça me remet sur les traces de ma stamina. Sans doute est-il l’heure de ne plus avoir peur de ma prestance, de s’y étendre. Et ça me touche qu'une danseuse comme Lô, apparemment loin de ces formes, contribue à me remette sur cette piste.
13 février
Ici, la poitrine tombe.
Bien en elle-même.



soir trou de tempête au Cap Sizun
26 janvier
J’ai régulièrement l’impression inconfortable de commencer à vivre enfin, et que ce printemps tardif risque sous peu de prendre fin prématurée. Que la mort guette si j’osais prendre trop vie. Si je comprenais l’immensité de ma puissance, qu’elle me serait ôtée aussitôt.
Le fait est que le printemps ne tarit pas. Un printemps arrive dans un printemps, arrivé dans un printemps, dans un printemps, dans un printemps.
Plus je décélère, plus je vois l’inertie de mon ancienne vitesse. Je me sens avion qui écrase son atterrissage sur la piste. Je sens la lourdeur que je transporte. J’aspire à rouler à la vitesse du piéton.
L'inertie vient de la frénésie, et de la charge ; pas de la langueur.
23 janvier
Lune m’a dit : C’est la première fois que tu parles de chez toi avec enthousiasme. On a refait les peintures, enduit un mur, poncé, passé deux jours à arracher le papier peint, de chers amis nous ont prêté mains fortes, on s’est offert une bibliothèque fabriquée de mains expertes et de cœur sincère. Je me sens bien chez moi. C’est un soulagement.
J’ai offert des mimosas à A. pour son anniversaire. Elles sont sur la table désencombrée, table rase : solaires.
20 janvier
géographie de l'aller-retour
C’est une terre de feu où l’eau coule rouge et agitée,
qui fourmille de colères et de forces vives,
asphyxiée par les fumées qui accablent ses ciels.
La cité reine a asservi son sol, tout autour de sa couronne.
Terre d’asile des solitaires périphériques,
les fous contestataires ont dressé refuge dans les fissures
de son béton.
Le train de l’ennui et des paysages pauvres boucle en elle.
Sous la voie ferrée le sol bruisse
La jeunesse martèle son vrai désir
La vieillesse délicate n’a pas oublié
L’amour existe.

© Floriane De Gracia & Alexis Braun