
performance-installation, création 2027
Floriane De Gracia & Lucie Vidal
À la rencontre de leurs pratiques respectives, la danse et la photographie, Floriane De Gracia et Lucie Vidal inventent un lieu, une maison poreuse, transitoire et courbe, inspirée de la géographie d’un aller-retour en train de banlieue. Entre tapis et lampes de chantier, une danse circulaire se crée des refuges où s'abritent ressassements, colères et fugues, puis les défait. Un chez soi se cherche, et se trouve dans le mouvement-même de la quête, perpétuel.






I.
Je crois que pour se reconnaitre un chez-soi, une terre dont on vient, il faut des paysages, des images qui s’ouvrent dans la mémoire, ancrent le corps dans un environnement dont il se sent faire partie.
J’ai grandi dans une banlieue résidentielle aux sols de goudron et sans arbres, sans cafés ni centre-ville.
En urbanisme, on dit de cette zone géographique qu’elle est un « territoire servant ». Son identité a été aspirée par les besoins de la capitale.
Son paysage est strié de grands axes de transports verticaux – la Seine avec ses péniches, la nationale 7 et l’autoroute du Sud, les lignes de train. Ces tranchées, aménagées pour les allers-retours rapides, séparent les habitants d’une rive à l’autre, comme avant seul le fleuve en avait la prérogative naturelle. Elles servent à acheminer les ressources – alimentaires, logistiques, humaines – vers la ville qui concentre les pouvoirs.
Le long de ces frontières parallèles, il y a encore l'aéroport d’Orly, d’où décolle un avion toutes les 1 minute et demi, le marché de Rungis, où arrivent les vivres de tout le pays, et l’incinérateur d’Ivry, où brûlent les déchets de tout Paris, et qui souffle ses deux fumées grises au-dessus de l’ancienne ceintures rouge ouvrière, vers les banlieues précaires de l’Est.
Pendant longtemps, je n’ai pas ressenti de sentiment d’appartenance à ce lieu dont je viens. Je cherchais à appartenir ailleurs et je suis partie. Quand je suis rentrée, je me suis demandée où c’était chez moi. Ni Paris ni la banlieue dortoir, le paysage que j’ai reconnu, c’est un trajet aller-retour en RER.
II.
Longtemps, j’ai habité la banlieue. Mon premier souvenir est un souvenir de banlieue. Dans les confins de ma mémoire, un train de banlieue passe, comme dans un film.
La mémoire et les films se remplissent d’objets qu’on ne pourra jamais plus appréhender. […] La vie dans le futur est déjà un passé, et le présent a un éternel goût d’attente. L’ennui est le principal agent d’érosion des paysages pauvres. Les châteaux de l’enfance s’éloignent, les adultes reviennent dans leur cour d’école comme à la récréation, puis le trains les emportent.
Maurice Pialat, cinéaste. L’amour existe (voix off), 1960
La terre que traverse ce RER s’est éloignée de la terre au sens premier, de ce qu’y investissent les gens qui l’habitent, quand ils ont les pieds et les mains dedans.
Dans ce paysage pauvre, j’ai retrouvé mon sentiment de vide culturel. De personne blanche, occidentale, urbaine, héritière de l’impérialisme industriel. D'artiste contemporaine aussi, héritière du post-modernisme américain et de la non-danse européenne. De la banlieusarde à la terre effacée, terre de service, de vitesse et de béton.
Un ami musicien, Jean-Luc Guionnet, m’a dit un jour que ce vide, c’est notre atout. Si on accepte d’être sans idiome, sans identité culturelle. Je comprends qu’être sans idiome, c’est le lot des dépositaires des cultures dominantes qui en refusent la langue, et héritent d’un monde évidé, de sols sans minéraux, de villages sans danses et d’objets sans histoires.
Le vide est mon terrain, avec toutes les traces qui le peuplent. Comme dans le silence de 4 minutes 33 de John Cage. Quand il fait le vide, il donne à percevoir le plein. Je me dis qu’on a pas fini encore avec ce que John Cage nous a appris de nous-mêmes. Je me retrouve avec ce vide, l'obligation de le reconnaitre, et le désir de le faire vibrer d’idiomes retrouvés.
III.
so much depends
upon
a harmonica
played in a
stilled train
while drunks are
noisy.
Steve Roden, 365x433
(365 jours x 4:33 min.)
Depuis que je m'emploie à créer depuis le vide, ma pratique commence par un rituel : je marche en rond, sur la périphérie d'un cercle. C'est devenu un refuge pour ma danse, en même temps qu'un principe de continuité. Comme un bruit de fond, le bourdonnement d’un train en marche.
Dans mes danses de marche en rond, je me sens pareil que dans ce train de chez moi qui ne va nulle-part, qui boucle sur lui-même, comme pour dire le vide de sa terre sans terre, ni peuple, ni chants, ni danses.
J’ai eu envie de lui inventer ses danses, issues d’un idiome chorégraphique imaginaire, en faisant de l’intervalle de l’aller-retour du train de banlieue et du paysage qui défile à sa fenêtre, un espace de fiction, une terre de fabulation.
Marcher en rond est devenu une pratique pour revenir au degré zéro des danses des peuples. Dans la marche, je suis avec le sol, avec la terre. À force de la marteler, je deviens un être issu de cette terre, je lui appartiens. Dans la ronde, je me relie aux autres. Je suis seule et avec tout un peuple.
Les danses se sont remplies de gestes contestataires et de personnages burlesques ou tournoyants. Leurs rythmes nonchalants et brusques les opposent ou les dérobent à l’implacable pas militaire qui les poursuit.
IV.
Le maronnage, réinventé, met en acte l'utopie du refuge dans un monde régi encore par la chasse à l’Homme et le pillage du vivant.
De quoi parle-t-on quand on parle de refuge ? Pour moi, il s’agit moins d’un lieu que d’un mouvement. Mouvement qui saisit l’enfant apeuré dans l’obscurité, mouvement qui le pousse à fredonner une chansonnette. C’est à partir d’une ritournelle que l’enfant apprivoise le chaos qui l’effraie et qu’il esquisse un refuge, un cercle protecteur.
Un refuge n’est pas un simple abri : il n’est pas dissociable de la fugue, qu’il le déploie tout en s’y inscrivant. Pensez à l’araignée qui dessine un refuge dans le mouvement même de la danse acrobatique. Pensez à la façon dont les oiseaux se nichent dans des territoires chantés. Toute ritualisation, qu’elle soit humaine ou extra-humaine, produit des mondes virtuels.
Dénètem Touam Bona, conférence Fugue et Refuge
Un oracle manqué qui ressasse sa fureur. Une combattante tout en feu et en rebond. Une veille dame amoureuse au pas lent et rêveur. Une lavandière épuisée qui s'enivre la nuit… Les personnages de ces danses sont une peuplade de fous extra-lucides, qui ne cessent de parler seuls à force de ne pas être pris au sérieux, abîmés par un monde abîmé, réunis dans le même train en une drôle de communauté politique.
J’ai vu, dans cet espace périphérique, le poste de vigie depuis lequel s'exacerbe la folie d'un monde qui force tout non-conforme à circuler dans la marge. Mes danses de marche en rond sont devenues un refuge pour ces « fous du train » en moi et hors de moi, « corps témoins de tout ce que nous acceptons d’inacceptable »*. Un lieu pour dire leur agitation solitaire et leur flamboyante résistance à l’effondrement.
* Claire Touzard, Folie et résistance, 2025
V.
Vers la fin, j’imagine installer les rails d’un petit train au milieu du cercle. Sa ronde remplace la mienne.
Accroupie auprès des rails, je chanterai la chanson de Brigitte Fontaine (qui titrait elle-même son premier album Brigitte Fontaine est folle) :
Je ne crois plus qu’en un petit brin d’herbe
oublié sur la voie ferrée…
Je ne crois plus qu’en un petit brin d’herbe
ressuscité au milieu des pavés…
Toi tu l’arraches avec tes bulldozers
roi de l’or, esclave de l’or ;
Toi tu l’enterres avec tes quatre hivers
fils de la mort, et père de la mort.
Moi je te hais depuis le fond des âges
mais quand même dans mon désespoir,
Je t’aimerai toujours bien davantage
Que toi tu n’aimes, sous ton parasol noir..
Je ne crois plus qu’en un petit brin d’herbe
oublié…
Brigitte Fontaine, "Le brin d’herbe", Vous et Nous, 1977
C’est une terre de feu où l’eau coule rouge et agitée,
qui fourmille de colères et de forces vives,
asphyxiée par les fumées qui accablent ses ciels.
La cité reine a asservi son sol, tout autour de sa couronne.
Terre d’asile des solitaires périphériques,
les fous contestataires ont dressé refuge dans les fissures
de son béton.
Le train de l’ennui et des paysages pauvres boucle en elle.
Sous la voie ferrée le sol bruisse
La jeunesse martèle son vrai désir
La vieillesse délicate n’a pas oublié
L’amour existe.
